« À bras-le-corps », un des deux films favoris des Quartz 2026
On saura vendredi soir si "À bras-le-corps" de la réalisatrice chaux-de-fonnière Marie-Elsa Sgualdo emportera le Quartz du meilleur film. Il a nominé sept fois.
Photo: KEYSTONE/CYRIL ZINGARONommé sept fois aux Quartz, 'À bras-le-corps' figure parmi les favoris du prochain prix suisse du cinéma. Premier long métrage de la Chaux-de-Fonnière Marie-Elsa Sgualdo, il suit l’émancipation d’une jeune femme face aux violences de son époque, en 1943.
L’action se déroule pendant la Seconde Guerre mondiale, en Suisse, près de la frontière française. Emma, quinze ans, bonne dans la famille d'un pasteur, est violée par un journaliste de passage. Enceinte, elle voit ses rêves d’émancipation - notamment devenir infirmière - compromis.
Le personnage d'Emma, porté par la jeune actrice française Lila Gueneau, est constamment à l’image, très proche de la caméra. C'était une intention discutée avec le chef opérateur, explique Marie-Elsa Sgualdo dans un entretien avec Keystone-ATS. 'Emma est un personnage qui ne parle pas beaucoup, qui ne sait pas encore mettre de mots sur ce qu’elle vit. Je voulais être au plus près de ses émotions, respirer avec elle', dit la réalisatrice.
Un chef opérateur proche des frères Dardenne
'Nous avons travaillé cela avec Benoît Dervaux, un chef opérateur belgo-suisse, qui a notamment collaboré avec les frères Dardenne. Il a une grande sensibilité documentaire. Nous alternions entre cadres fixes sur rail et caméra à l’épaule. Je viens moi-même d’un cinéma proche du réel, sensible au documentaire'.
Questionnée sur le lien avec ses courts-métrages précédents autour de la condition féminine, elle poursuit : 'Je ne sais pas si c’est un aboutissement, mais c’est la prolongation de questionnements : qu’est-ce que l’indépendance pour une femme, et à quel prix ? Avec la co-scénariste Nadine Lamari, nous avons exploré les histoires de nos lignées maternelles.'
Un film sur la construction de soi
Le projet est né il y a sept ans. 'Ce n’est pas un film historique au sens strict. C’est un film sur la construction de soi. Le contexte devait être juste, mais je ne devais pas tomber dans la monstration', insiste-t-elle.
La réalisatrice neuchâteloise s’intéresse aussi aux frontières : 'En grandissant près de l'une d'elles - comme beaucoup de Suisses -, je me suis interrogée sur la neutralité. Je voulais réfléchir à cette Suisse de 1943, entourée de pays en guerre, confrontée aux migrations.'
Cela permettait de poser une des questions centrales du film : 'A notre hauteur, qu’est-ce qu’on fait - ou qu’est-ce qu’on ne fait pas - quand on est témoin de ce qui se passe autour de nous, pour rester en accord avec nous-mêmes ?'
Le personnage du pasteur, interprété par Grégoire Colin, souffre de cette tension: assister passivement aux événements ou au contraire y prendre part en choisissant son camp. Il n'en sortira pas indemne.
Lui et Emma, opprimés dans le carcan de l'époque, se rapprochent. Dans une des nombreuses très belles scènes du film, ils écoutent de la musique - 'Cum dederit' tiré du Nisi Dominus d'Antonio Vivaldi et interprété par le contre-ténor Andreas Scholl -, qui exprime la souffrance qu'ils ne peuvent pas dire.
A propos de la portée contemporaine de ce parcours de femme, la réalisatrice ajoute : 'Le film peut résonner différemment selon les spectateurs et les spectatrices, mais il parle d’affirmation de soi, de consentement, de devoir conjugal - parfois de viol conjugal. Rappeler à quel point cela a été difficile par le passé ne veut pas dire que c’est facile aujourd’hui.'
Tournage à Romainmôtier
Le tournage s’est déroulé en grande partie à Romainmôtier (VD). 'Cela a été difficile de trouver des décors réalistes pour l’époque.' Finalement, la réalisatrice est allée vers des lieux encore plus anciens pour restituer l’époque. Environ 70 % du film ont été tournés dans la région, en sept semaines à partir de la mi-juin 2024 ', précise-t-elle.
Présenté pour la première fois à la Mostra de Venise, le long métrage a reçu une ovation debout.
Formée à la HEAD à Genève après un détour par les relations internationales, passée par le théâtre à La Chaux-de-Fonds et une formation de clown, la réalisatrice de 40 ans, qui vit à Lausanne depuis une quinzaine d'années, revendique un cinéma ancré dans 'une sensibilité vis-à-vis de l’humain et de l’état du monde'. Le personnage principal de son prochain film sera certainement une femme 'dans un contexte plus contemporain'.
Pour l'heure, elle accompagne la sortie de son long-métrage, sélectionné dans des dizaines de festivals. En salle en Suisse alémanique (29 janvier) et en Suisse romande (11 février), le film arrive au Tessin le 2 avril. Il sera également bientôt projeté en France, en Italie et en Belgique notamment.
Les prix du cinéma suisse, les Quartz, seront décernés vendredi soir à Zurich par l'Office fédéral de la culture.
/ATS