Basil Da Cunha: « O Jacaré est un film un peu gourmand »
Le réalisateur suisse d'origine portugaise Basil Da Cunha au côté de sa compagne, la chanteuse Eliana Rosa, et de leur fils Ezra lors du Festival du film de Locarno.
Photo: KEYSTONE/JEAN-CHRISTOPHE BOTT'O Jacaré' du Suisse-Portugais Basil Da Cunha, en lice pour le Léopard d'Or remis samedi par le Festival de Locarno, est une histoire chorale entre thriller et comédie. Un dernier instantané de la vie mouvementée du quartier de Reboleira, à Lisbonne.
'O Jacaré' plonge directement le spectateur dans le chaos du quartier de Reboleira avec un braquage qui tourne mal, un butin de 180'000 euros qui disparaît et des policiers à chaque coin de rue.
'Ce braquage devient presque un prétexte pour raconter les personnes, pour raconter le lieu', explique Basil Da Cunha dans une interview accordée à Keystone-ATS au Festival du film de Locarno.
Une histoire chorale
Le réalisateur, âgé de 41 ans et né à Morges (VD) de parents portugais, a choisi une histoire chorale pour présenter le dernier chapitre de sa saga consacrée au quartier de Reboleira, en périphérie de Lisbonne. Ce secteur, destiné depuis des années à être démoli, est habité en majorité par des immigrés capverdiens.
'Ce qui m’a intéressé, c’est de raconter ce quartier à travers différents personnages. Chacun en révèle une facette et, ensemble, ils composent un portrait en mosaïque du lieu', affirme-t-il.
Le film lui a également donné l’occasion de réunir des acteurs déjà rencontrés sur ses précédents tournages et d’autres avec lesquels il souhaitait travailler. La galerie de personnages et le foisonnement des histoires font de 'O Jacaré' un 'film gourmand', explique Basil Da Cunha.
Le récit est porté par la musique. 'Nous avons essayé de recréer de nombreuses sonorités des années 1970: punk, rock, musique capverdienne. Un peu de culture américaine, avec des références au cinéma de Tarantino et de Scorsese, se mêle à la capverdienne.'
Portrait et mémoire
Présenté par le festival comme le dernier chapitre de la trilogie consacrée au quartier de Reboleira, 'O Jacaré' est en réalité le quatrième film, précise Basil Da Cunha, évoquant 'Até ver a luz' (2013), 'O fim do mundo' (2019) et 'Manga D’Terra' (2023).
En plus de quinze ans, le réalisateur a également réalisé plusieurs courts-métrages sur le quartier, dans lequel il s’est installé lorsqu’il avait vingt ans, 'parce que c’était le moins cher', et où il a noué des liens avec la communauté locale. Ils sont devenus 'une grande famille', avec 'tout ce qu’il y a de bon et de mauvais dans une famille', dit-il en riant.
Sa compagne, la chanteuse Eliana Rosa, protagoniste de 'Manga D’Terra', est d’ailleurs elle-même d’origine capverdienne. Ensemble, ils sont parents du petit Ezra, qui les a accompagnés à la conférence de presse de Locarno.
C’est notamment une vidéo de rap qu’il avait tournée avec les habitants de Reboleira qui a permis à Basil Da Cunha de rencontrer de nombreuses personnes. 'C'est un souvenir et un témoignage des époques traversées, des personnes rencontrées dans ce lieu', affirme-t-il.
Même si le quartier n’est plus le même qu’à l’époque, puisque la municipalité, dans le cadre de sa politique de rénovation urbaine, a démoli plusieurs bâtiments et expulsé une grande partie de la communauté, 'nous continuerons à faire des films ensemble', affirme le réalisateur.
'Il y a la tristesse de voir le quartier disparaître et la joie de le voir immortalisé pour toujours à travers les films', explique de son côté Verónica Lii, qui interprète l’épouse de PC, le chef du quartier.
Le crocodile comme ressort comique
Dans le film, un crocodile se promène tranquillement dans le quartier, donnant une touche de suspense, de comédie et de magie, jusque dans les dernières images.
Les scènes avec l'animal ont été tournées dans une maison privée à Nantes, en France, où un particulier détient plusieurs animaux exotiques, car ceux-ci sont interdits au Portugal, précise Basil Da Cunha.
'O Jacaré', dont le titre signifie littéralement 'caïman' en portugais, est également 'une expression utilisée pour décrire les personnes qui sont des escrocs', explique Basil Da Cunha.
En créole capverdien
Ses films sont principalement en créole capverdien, et 'O Jacaré' ne fait pas exception.
'Pour moi, c’est une valeur ajoutée, une force, parce que le créole permet de dire certaines choses d’une manière beaucoup plus poétique ou beaucoup plus drôle qu’en portugais', affirme le réalisateur.
Le créole capverdien et le portugais sont deux langues distinctes. Un journaliste d’origine brésilienne a confirmé avoir dû lire les sous-titres en visionnant le film, car si le créole a une base portugaise, il est également fortement influencé par des langues africaines.
Le cinéaste travaille actuellement sur une série télévisée intitulée 'Inimigo Público' ainsi que sur 'Furia', un film mettant en scène des super-héros issus des quartiers populaires, précise le site de la maison de production lausannoise Thera Production.
Présenter 'O Jacaré' à Locarno revêt une importance particulière pour Basil Da Cunha, qui y revient pour la troisième fois en compétition internationale: 'le festival est un lieu où nous pouvons exister. Il nous donne de la force et de la visibilité'. Une manière, aussi, de faire vivre à l’écran la mémoire de Reboleira.
/ATS